Cette histoire d'emprunts toxiques qui était un peu confidentielle jusqu'à ces derniers jours, mais qui fait maintenant la une des journaux, me fait penser à un professeur d'allemand, qui m'a appris trois choses essentielles dans la vie.
La première ne m'a jamais servi. J'espère qu'elle ne me servira jamais. C'est une affirmation qui me semble d'ailleurs sujette à caution, bien que le prof était responsable de la Croix-Rouge. Il disait que si un jour on était confrontés à une grande catastrophe avec de nombreux blessés, il faut d'abord se tourner vers les blessés qui crient le moins. Je n'ai jamais cherché à savoir si ce conseil avait un début de fondement. Peut-être de peur d'être déçu d'apprendre que cela n'avait ni queue ni tête.
Le second précepte de vie qu'il nous rabachait tout au long de l'année m'a par contre beaucoup servi. "On ne fait jamais du café avec de l'eau bouillante. Il faut utiliser de l'eau frémissante". Avec ça en tête, je vous assure que les élèves de Monsieur K. avaient un avantage certain sur le peloton dans la grande compétition de la vie.
Et puis, il y avait sa devinette qu'il nous répétait aussi à intervalles rapprochés, pour qu'elle s'impregne bien dans nos cervelles. C'était la suivante:
-Qu'est ce qu'un bon vendeur ? C'est celui qui est capable de vendre une télé à un aveugle.
-Et qu'est ce qu'un très bon vendeur ? C'est celui qui est capable de vendre une télé couleur! (Eh oui, c'est une devinette qui date de l'époque où il y avait peu de télés couleur et où la différence de prix était importante).
Le rapport avec les emprunts toxiques ?
Un emprunt toxique c'est d'abord un type, costard-cravate,mais aussi, très souvent, une femme, tailleur et talons hauts, qui vient vous voir pour vous proposer de faire de la "gestion active de la dette". Vous, l'élu, le directeur financier, le directeur des services, vous vous sentez flatté par la démarche du vendeur. Si ce type, si cette femme, qui respirent l'opulence et la confiance vous proposent cette nouveauté, c'est que vous faites partie d'une élite, qu'il vous jugent capable de comprendre les grands enjeux financiers du XXIème siècle, qu'ils vous traitent d'égal à égal.
Ils vous proposent de renégocier la dette de votre collectivité. Vous avez tout à y gagner. Vous avez promis de ne pas augmenter les impôts, on est à la veille des municipales et des cantonales, et pour alléger la charge immédiate de la dette qui plombe les comptes de votre ville, le vendeur vous propose d'allonger la durée de vos prêts. C'est tout bénéfice pour vous, ça vous aidera à tenir votre promesse. C'est bien sûr tout bénéfice pour le vendeur qui se fait d'ailleurs passer pour un banquier. Il vous tiendra plus longtemps.
Puisqu'il parle à un connaisseur, il vous propose d'ailleurs d'allonger la "maturité" des prêts. ça a quand même une autre gueule que d'allonger la durée. Une fois que vous avez mordu à l'hameçon, le reste n'est qu'une formalité. On va vous convaincre que ce dont vous avez besoin, ce n'est pas d'un prêt, pardon, d'un produit, banal, ordinaire, comme si vous financiez votre voiture ou votre appartement. Puisque vous êtes sur le point de faire partie de ceux qui gèrent leurs dettes de façon active, ce qu'il vous faut c'est un produit "structuré". Pas moins.
Une vraie merveille,le banquier qui sait s'adapter, vous propose soit un taux largement inférieur à ceux qui figurent sur l'état de la dette. 1,25%, 2%, 4% si vous renégociez des emprunts qui étaient à 6%.
Vous bavez de plaisir. Il y a de quoi, les bonnes nouvelles arrivent par paquets: on va faire de la gestion active, l'annuité est diminuée du fait de l'allongement de la durée, et voilà qu'elle baisse encore parce que le taux proposé défie toutes les lois de la rationalité financière. Le beurre et l'argent du beurre.
Si vous êtes l'élu, vous vous réjouissez de pouvoir enfin réaliser ce fichu rond-point qui est retoqué depuis des années au moment des arbitrages budgétaires. Un bon tremplin pour les futures échéances. Si vous êtes directeur financier, vous allez, c'est sûr, passer pour un petit génie de la finance et de la négociation. Un bon tremplin pour postuler dans la ville d'à côté, où ils n'ont aucune idée de ce qu'est une gestion active de la dette.
C'est là qu'intervient le très bon vendeur. Rappelez vous, c'est celui qui est capable de refiler une télé couleur à un aveugle.
Dans cette douce euphorie, il lui reste à expliquer que les taux sont totalement garantis durant 3, 4 ou 5 ans, et qu'ensuite, c'est tout le sens de la gestion active, on observera, qui le cours du franc suisse, qui celui du yen ou du dollar. Certains vont avoir droit à un mix de deux devises, ou des trois .
A d'autres encore, on va refiler le STIBOR. Le quoi ? Oui vous avez bien entendu. Ne me dites pas que vous ne connaissez pas le taux annuel des dépôts en couronne suédoise. On voit bien que vous n'êtes ni adjoint aux finances, ni directeur des Finances.
Le vendeur vous explique qu'il n'y a rien de plus stable au monde que le franc suisse ou la couronne suédoise. Et que s'il y avait le moindre souci, on jouera sur une "stratégie de pente".
Mais bon, de toute façon,vous l'élu, vous le directeur des finances, vous n'écoutez plus. Le banquier vous a rassuré, anésthésié.
Sur la longue période l'expérience nous montre que vous ne pouvez pas être perdant. Et de toute façon, LA BANQUE sera à vos côtés. Elle s'engage à vous donner régulièrement des informations sur l'évolution du contrat.
D'ailleurs ne pensez vous pas que vous pourriez profiter de ces conditions fabuleuses pour "sécuriser" toute votre dette ?
Le costume-cravate, le tailleur-talon haut vous offrent leur plus beau sourire. C'est gagné, vous avez tout: le beurre, l'argent du beurre et le sourire de la vendeuse.
A suivre.....
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